Encore un garçon!

Je reviens aujourd’hui avec une petite histoire.

J’ai comme souvent utilisé la nouvelle comme format. C’est un style littéraire que j’affectionne particulièrement parce que l’histoire racontée  doit être  courte  surprenante et intense à la fois. Je prends toujours énormément de plaisir à les écrire car je me laisse moi aussi surprendre par les péripéties de mes personnages.  Le titre de celle que je vous propose aujourd’hui est « encore un garçon! »

Le résumé: un papa de deux garçons apprend avec bonheur la troisième grossesse de sa femme. Un bébé certes inattendu, mais espéré tout de même car intimement, cet homme a toujours désiré avoir une fille. Il est donc certain que son vœu s’est réalisé et imagine même déjà les traits de son futur bébé. Mais le jour de la deuxième échographie, le docteur leur annonce, à lui et à son épouse, que ce troisième enfant est un garçon…

Je vous laisse lire la suite  en espérant que cette histoire meublera un peu ce moment particulier que nous vivons tous. Prenez soin de vous et bonne lecture!

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— C’est un garçon !

« Encore un garçon ! Quelle confusion cette vie ! »

J’ai eu honte de moi!  Comment le nouveau papa que je deviendrai à nouveau pouvait-il penser cela ? Le docteur qui nous annonçait la nouvelle affichait un large sourire. Je lui ai montré à mon tour toutes  mes dents, mais pour de faux!

Ma femme et moi avions déjà deux garçons de dix et huit ans. Deux gaillards turbulents que j’adorais. Parfois, ma femme évoquait  ce troisième enfant, mais juste comme ça, une façon pour elle de  faire le deuil de sa maternité, me confiait-elle. Nous  savions pertinemment tous les deux que nous en avions fini des couches,  des nuits entrecoupées, des doudous perdus, de l’école maternelle,  des petits toboggans au parc…oui ! tout cela était bien derrière nous . Nous étions si  bien tous les quatre.  Nous avions trouvé notre équilibre. Nos garçons avaient grandi, étaient indépendants, ne serait-ce que pour les simples gestes du quotidien. Ma femme, elle, venait d’être embauchée et s’épanouissait  dans sa nouvelle vie professionnelle.

Mais même si tout semblait parfait,  je caressais intimement l’idée d’avoir un jour une petite  fille. Il m’arrivait même de rêver de sa jolie frimousse. Elle serait la prunelle de mes yeux. En elle, je reverrai  la  sœur jumelle que je n’avais connue que le temps d’une vie in utero.  Dans mon imaginaire, ma fille lui ressemblerait et  porterait ses prénoms.  Je l’aimerais tout autant que ses frères, c’est certain. Mais d’une manière différente. Je la protégerais sans doute un peu plus… nous fusionnerons sans doute un peu plus.  Je la couverais encore un peu plus, comme une poule protège ses poussins non éclos. Elle ne craindrait jamais de rien, parce que je serais toujours à ses côtés.

Nous avions notre équilibre tous les quatre, c’est vrai. Mais je suis convaincue qu’une petite fille le renforcerait davantage, me rendrait plus fort et restaurerait cette partie de moi qui m’avait été amputée.

Jamais, je n’avais osé parler de ce terrible manque à ma femme. Je la surprenais parfois en train d’observer nos petites nièces  d’un air indéfinissable, quand elles venaient à la maison. Et elle me disait, tu te rends compte si notre improbable troisième est une fille ?  Mais c’est si… improbable, rajoutait-elle ,  Impossible même…. À moins que la nature ne nous contredise.

Elle ne  croyait pas si bien dire car quelques mois plus tard, ma femme m’annonçait qu’elle était enceinte. Elle, qui m’avait tant de fois répété qu’elle était passée à une nouvelle étape de sa vie, se retrouvait enceinte d’un troisième enfant, non prévu.

Peut-être un peu désiré, mais inattendu.

Ma femme a accusé le coup. Elle pensait avoir fait des pas de géants, et là tout d’un coup,  avait l’impression de tout recommencer à zéro. C’est vrai qu’ elle en parlait quelquefois de ce troisième enfant. Mais précisément parce qu’elle avait la certitude qu’il n’arriverait jamais.

J’ai vu mon épouse désespérée, presque perdue. Tandis que de mon côté, l’espoir d’avoir enfin une fille, me rendit heureux. C’est le ciel, le Bon Dieu qui me l’envoyait. J’y vis  un signe inespéré de ma jumelle. J’ai touché le ventre de ma femme cette nuit-là tout en la rassurant. Nous serons forts tous les cinq, lui ai-je chuchoté. Ce bébé est un cadeau, c’est la continuité et non le recommencement. Nous poursuivrons notre chemin avec lui. Aie confiance, ma chérie. Je me suis penché sur le ventre de ma femme et pour la première fois, j’ai parlé  à ma fille. Nous t’attendons lui ai-je chuchoté…

Nous avons commencé les préparatifs.  Nous avons créé de l’espace. Son lit sera installé dans notre chambre, dans un premier temps et après, nous ferons des travaux pour qu’elle ait la sienne.  Avec bonheur, j’ai assemblé les pièces de son berceau. Je l’imaginais endormie ou me souriant. J’avais l’impression de respirer son odeur.

Avec émerveillement, je voyais ma fille se former, grandir, à travers le ventre de ma femme qui lui, grossissait au fil des mois. Je ne cessais de lui parler. Comme J’étais si heureux qu’elle m’ait choisi pour tenir ce précieux rôle de papa ! Ma femme, elle, avait changé. Son  visage était empreint d’une magnifique douceur, celle qui caractérise les femmes portant en elles le miracle de la vie. Toutes ses craintes s’étaient envolées. Elle avait hâte, me répétait-elle.

Le jour de la deuxième échographie est arrivé. On allait enfin nous confirmer le sexe de notre bébé.  L’échographe était la même personne qui avait suivi ma femme lors de ses précédentes grossesses, madame Jackson. Elle a d’ailleurs pris des nouvelles de nos garçons, puis au fil de la conversation nous a demandé si nous souhaitions connaitre le sexe de notre enfant. Nous avons répondu par l’affirmative. Avions-nous une préférence particulière? s’est-elle renseignée. Un enfant en bonne santé, c’est le plus important, a répondu ma femme. Une fille en bonne santé, j’ai intimement rectifié. Une petite fille après deux garçons.

Le docteur a versé un produit transparent et gluant sur le ventre de ma femme. Et tout d’un coup, nous avons vu notre bébé à travers un écran : Madame Jackson faisait des gestes tantôt rapides, tantôt lents. Notre bébé ne semblait pas très coopératif. Moi, j’ai aperçu sa tête, ses longues jambes, les doigts qui m’ont semblé immenses, son ventre, juste en dessous le cordon et puis, une petite excroissance  qui ressemblait bien à …

— Si c’est bien ce que je vois, c’est un garçon! a lancé le médecin avec un large sourire. Vous aurez une belle équipe de foot. Et ça, je connais bien! Félicitations!

Ma main est devenue moite. Je n’ai pas souhaité que ma femme s’en aperçoive alors je l’ai rapidement retirée de la sienne. Je me suis forcé à sourire. Mais dans le fond, j’étais meurtri.  Une nouvelle fois, je revivais la peine de n’avoir pas  ma sœur avec moi et la culpabilité aussi . Je revoyais la détresse de ma mère qui s’était certes estompée au fil des ans, mais qui n’avait jamais vraiment disparu. J’ai eu l’impression que ma sœur me quittait encore.  Pourquoi cette grossesse surprise, si c’était pour avoir encore un garçon? Pourquoi la nature m’offrait-elle  ce que j’avais déjà ?

J’ai vu quelques larmes glisser sur les joues de ma femme. Elle a caressé son ventre et a murmuré : « merci! ». Nous avons pris congé de madame Jackson, après avoir fixé avec elle le rendez-vous de la troisième échographie.

A la maison Cette nuit-là,  pendant que ma femme dormait, j’ai pleuré en silence.

Deux mois plus tard…

J’étais au travail lorsque le téléphone a sonné. Une voix m’annonçait que ma femme,  qui était pourtant à trois semaines de son terme, avait tant souffert de contractions qu’elle avait dû appeler une ambulance. On m’annonçait qu’elle se trouvait déjà à l’hôpital et on me demandait de l’y rejoindre rapidement.  Je comprenais ainsi que l’arrivée de notre bébé était imminente.

Sur le trajet me menant à l’hôpital,  je repensais à ces  derniers mois au cours desquels  je n’avais cessé de travailler. Peut-être pour oublier.

Je n’arrivais pas à apprécier la venue de ce bébé et j’en éprouvais de la honte.  Cette bonne vieille culpabilité avait ressurgi. Peut-être ma sœur voulait me punir moi, d’avoir lutté pour être en vie et de ne pas l’avoir sauvée ? C’était incroyable, mais par flash, je me souvenais  de mon séjour in-utero, avec elle. Nous avions été serrés l’un contre l’autre pendant neuf mois.  Et la séparation avait été si douloureuse…

Alors, pendant ces  derniers mois,  je m’étais occupé de mes fils. Beaucoup d’eux  et si peu de ma femme…

Lorsque je suis arrivé à la maternité, j’ai compris tout de suite que quelque chose n’allait pas. On m’a dirigé dans une salle et un homme vêtu de blanc de la tête aux pieds est venu à ma rencontre. Monsieur, m’a-t’il informé d’une voix grave, nous  apprêtons votre femme pour une césarienne d’urgence. Le bébé est très mal  engagé ; il est en détresse. Sa maman…votre femme aussi.  La situation est compliquée… Je suis désolé, mais je dois me dépêcher.

Je suis restée debout dans cette salle vide et, avec peine, je me suis dirigé vers un fauteuil. Je n’avais plus de force, aussi désespéré que j’étais.

Mon épouse et moi, nous étions parlé ce matin. Elle m’avait confié qu’elle ressentait quelques petites contractions. Mais rien de bien grave. Ce n’était pas encore le terme.  Elle souriait même lorsque je l’ai quittée. M’avait redit qu’elle m’aimait,  qu’ elle s’occuperait des garçons. Mon épouse ne se s’inquiétait jamais. C’est  moi qu’elle rassurait toujours. Elle était le socle de ma famille, le pilier de ma vie. Elle m’avait donné deux beaux garçons .Deux sources de bonheur qui m’égayaient sans cesse.

Et là,  on me disait qu’elle ne s’en sortirait peut-être pas. Qu’allions-nous devenir sans elle ? Et le bébé?

— Tout va bien ?

J’ai présenté à la personne qui me parlait un visage baigné de larmes. Je n’ai pas pu les lui cacher. J’ai reconnu tout de suite  Madame Jackson, celle qui s’était occupée des échographies de mon épouse.

Elle est venue s’asseoir à côté de moi. Je me suis laissé aller et j’ai éclaté en de lourds sanglots. Madame Jackson  est restée silencieuse, m’observant simplement.

— Ma femme a eu des contractions et elle est arrivée ici en urgence, ai-je chuchoté ; Je ne sais pas si elle s’en sortira. Et si Le bébé vivra. Le docteur a semblé me dire que la situation ne leur était pas très favorable.

Madame Jackson ne cessait de m’observer. Après un long moment, j’ai continué :

— Je m’en veux tellement…

— Pourquoi ? m’a-t-elle demandé.

— Parce que je n’ai pas réussi à accepter ce troisième garçon. Bien trop de souvenirs remontaient à la surface.

— C’est votre droit monsieur de ne pas vouloir de troisième enfant.

— Ce n’est pas réellement cela. J’ai aimé cet enfant madame, avant même qu’il ne soit conçu. Je l’ai aimé de toute mon âme. Mais cet amour n’avait de sens pour moi que si ce bébé était une fille. Ma fille.

— C’est aussi votre droit monsieur de préférer un sexe plutôt qu’un autre.

— Au point de rejeter mon enfant parce qu’il n’a pas celui que je désire? Madame, a-t-on le droit de ne pas aimer son enfant ?

Madame Jackson est restée un long moment silencieuse puis je l’ai de nouveau entendue:

— J’assiste à de l’immense joie , mais aussi à de la déception parfois lorsque j’annonce le sexe de l’enfant, qui soit dit en passant se confirme à la naissance. On n’en est jamais véritablement sûr…et devant l’émotion des parents, je n’ose rien dire parce que c’est un sentiment qui n’appartient qu’à eux.. Mais très souvent monsieur, je recroise ces mêmes parents à l’hôpital ou ailleurs et c’est toujours avec  amour qu’ils me présentent leurs enfants. Vous devriez prendre  les choses une par une, comme elles se présentent…

— Prendre les choses une par une…alors je devrais sans doute commencer par le début. Par ce fait que je n’ai jamais vraiment fait le deuil de ma sœur jumelle, morte  dans le ventre de notre mère. Depuis, je m’en suis toujours voulu. Je ne me le suis jamais pardonné.

— Et vous avez pensé qu’avoir une fille vous restaurerait ?

— J’ai pensé que ma sœur revivrait un peu…

Nous sommes restés calmes dans la pièce. Elle m’a tendu un mouchoir que j’ai utilisé pour essuyer les larmes qui ne cessaient de couler.  Madame Jackson  m’a proposé un café. Je l’ai remercié et ai posé mon gobelet en papier à mes pieds.

— J’ai été égoïste .

— Non, vous avez vos blessures…comme tout le monde. La difficulté, c’est de vivre avec et de parvenir à les surmonter. Et je sais…Ah oui, je sais que c’est la vraie complexité de la vie.

— Mon dieu, j’espère que ce n’est pas trop tard… J’aurais du être heureux d’agrandir mon… mon équipe de foot . C’est ainsi que vous aviez nommé la vôtre  lors de la deuxième écho. Vous vous en souvenez?

— Oui!Je parlais d’une équipe de 6 garçons, grands aujourd’hui mais toujours très actifs, a répliqué en souriant madame jackson;

— Vous avez eu 6 garçons?

— Non, 6 frères et moi, je suis la dernière. Je peux vous assurer  que j’ai été une petite fille désirée, surement plus que le garçon que je suis directement. Je porte d’ailleurs le prénom d’une de mes grands-mères. Je pense que mon père voyait en moi sa mère disparue. J’avais cette dure mission de le réconforter ; Je ne sais si j’y suis finalement parvenue, a-t-elle souri tristement…

— …

Elle a continué :

— Moi, Je n’ai pas eu d’enfant. Pas pu. C’est comme ça.

— Je suis désolé.

— Ne le soyez pas. Je ne le suis plus. Je l’ai longtemps été . Mais j’ai appris à prendre ce que la vie m’offrait, surtout ces choses pour lesquelles je ne peux pas décider. J’ai appris à cultiver mon bonheur autrement, par mon métier par exemple. J’exerce le plus beau métier du monde, vous savez ? J’assiste au miracle de la vie. Tous les jours. Je vois des êtres se former dans les entrailles de leur mère. Je les présente à leurs parents à qui je fais entendre le battement de leur cœur- déjà si puissant. Puis j’encourage les mamans.  Je suis émue avec elles.  Il m’arrive  de pleurer aussi, de joie ou  même de tristesse. Parce que je ne leur donne pas toujours de bonnes nouvelles. Mais dans ces cas-là, je comprends encore plus que nous ne décidons de rien, que la vie, notre souffle est un miracle.  Je suis réellement bénie de faire ce métier. N’avoir pas pu enfanter  moi-même, m’inspire davantage au quotidien  à guider ces femmes vers  le chemin de leur maternité. J’ai accepté le sacrifice, si c’est celui auquel je devais être soumis. De toute façon, la vie ne m’a pas donné le choix.

— Et moi qui n’ai pas voulu de mon garçon !

— Qui sait ? Peut-être que ce troisième enfant sera votre plus grande bénédiction…Acceptez ce que la vie vous donne…

— comme un cadeau ?

— Comme un miracle, parce que rien n’est jamais acquis.

J’ai finalement bu mon café. Me suis levé. Me suis dirigé vers la fenêtre…et entre mes larmes, j’ai prié.

 

Une infirmière est  venue me chercher dans la salle d’attente. J’étais seul. Madame Jackson était partie sans bruit. J’ai demandé des nouvelles de ma femme et du bébé. Elle ne m’a pas répondu.  Attitude aiguisant encore plus mon inquiétude.

L’infirmière a juste ouvert la salle d’accouchement. Le docteur que j’avais rencontré à mon arrivée est venu vers moi :

— Nous venons de terminer à l’instant, a-t-il déclaré. Je vous rassure tout de suite : votre femme va bien. Elle se trouve en ce moment même en salle de réveil. Quant à votre enfant. Ça n’a pas été facile. Mais je dois vous avouer que je n’ai jamais vu autant de force et de courage chez un bébé. Il a lutté, s’est accroché et a remporté le combat. Alors, je suis heureux de vous présenter votre magnifique petite fille. Toutes mes félicitations Monsieur!

L’infirmière est entrée de nouveau dans la salle, un bébé dans les bras.

Mon enfant.

2 commentaires Ajouter un commentaire

  1. Pimprenelle dit :

    Super récit ! J adore

    1. venessayatch dit :

      Oh merci beaucoup !!!

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