Le goût de la liberté (2/2)

Suite et fin de ce récit. La première partie est juste

j’espère qu’il vous plaira, je souhaitais parler d’espoir, mais aussi de ces rencontres qui peuvent donner un autre regard sur la vie…

je vous souhaite une belle lecture.

lz gout de la liberté

Je suis resté interloqué. J’avais devant moi un taulard !

Il a repris :

– Oui mon frère ! Je suis dehors ! je n’arrive toujours pas à y croire. Je suis dehors. Après sept ans d’enfermement !

Le monsieur a affiché un sourire triomphant. Si on voulait connaitre la définition du mot « bonheur » à l’instant, il fallait juste regarder le visage de cet homme qui irradiait. Mais moi, je devenais soudain méfiant. Si ça se trouvait, j’avais devant moi un criminel, quelqu’un qui allait m’amadouer pour me voler. Quelqu’un que la prison avait bien endurci et à qui cela était égal d’y retourner.

J’ai instinctivement touché mon porte-monnaie qui était bien en place. Il ne manquait plus que je perde mes pièces, moi qui étais en pleine recherche d’emplois.

– C’est ce matin qu’ils m’ont annoncé qu’aujourd’hui, je serais libre. Je ne sais même pas si ma tante est au courant. Moi-même, il faut que je me pince. Je n’y crois toujours pas… j’ai eu ma deuxième chance, mon frère ! J’ai eu cette deuxième chance que j’ai demandée à Dieu jour et nuit. Même ce matin encore, j’ai posé mes genoux au sol. Qui affirmait que Dieu n’existe pas ?

J’avais laissé l’homme parler. Si seulement il savait que ce « dehors » comme il l’appelait si bien ne donnait pas de cadeaux. Qu’il pouvait même être très violent. Que chaque centime était gagné durement, si on t’en laissait même la possibilité. Mais j’étais curieux. Je voulais en savoir plus sur lui :

– Vous avez passé sept ans derrière les barreaux ?

– Oui, tu t’en rends compte. sept ans de ma vie gâchés , envolés en fumée. Te souviens-tu de tout ce que tu as accompli durant ces sept dernières années ?

Oh que oui ! Je me souvenais bien. Il y a sept ans, ma femme m’annonçait que nous attendions notre premier enfant. Nous en avons eu un autre trois années plus tard ; nous avions déménagé de notre petite location pour nous installer dans une jolie maison avec jardin et terrasse en banlieue proche de Paris. Ma femme avait pu se mettre à son compte avec plus ou moins de difficultés. Mais au moins, elle évoluait dans un domaine qui la passionnait, même si elle n’en récoltait pas encore les fruits. Moi, je travaillais déjà en tant que manager dans une boite anglaise. J’y resterai dix ans. Avec le Brexit, la boite avait fermé pour concentrer ses bureaux en Angleterre ; nous nous étions tous retrouvés dans l’embarras car on nous proposait de réintégrer la même boite là-bas, mais pas obligatoirement à la même position. En gros, je quittais la France et je perdais mon poste de manager. Le choix avait été vite fait. J’avais décidé de profiter de cette période sans emploi pour me reposer d’un rythme de travail effréné et qu’ensuite, je choisirai le travail qui me correspondrait le mieux…

Qu’avais-je accompli en sept ans encore ? j’avais voyagé, seul ou en famille. J’étais allé en Egypte, j’avais découvert les pyramides ; Mes yeux avaient vu la Chine et sa longue muraille ; j’étais allé au Sénégal, dans l’île de Gorée, au cœur de mon histoire. J’étais allé aux États-Unis. Ça avait été les sept années pendant lesquelles je m’étais découvert, où j’avais vécu des expériences enrichissantes. Des années inoubliables. Rien que d’y penser à l’instant, je relativisais la période difficile que je traversais en ce moment. Et lui, cet homme en face de moi en avait été privé.

J’ai ravalé ma tristesse.

– Ça se voit que tu en as réalisé des choses en sept ans! Pendant que tu y pensais, tu souriais tout seul. Moi, ces sept dernières années, j’ai payé mon dû en taule, heureusement sans bonus. Le bon Dieu a eu pitié de moi, je méritais plus !

– Alors pourquoi ? je n’ai pu m’empêcher de lui questionner.

L’homme a soupiré :

– Mon frère, la vie…la facilité sans doute ; l’argent sale. La drogue. J’ai trempé là-dedans ; heureusement, je n’y ai jamais mis le nez ; juste les doigts. J’en ai vendu, mon frère ; et j’ai gagné beaucoup, beaucoup d’argent ; mais en même temps, je constatais l’ampleur des dommages que la drogue pouvait causer autour de moi. Je voyais des gens ravagés, me supplier à genou pour que je leur vende leur dose, des gens au compte en banque bien pourvus qui ne tenaient même plus debout, à l’article de la mort, détruits par cette poudre. Je me faisais de l’argent sur leur misère. Je facturais, surfacturais et ils me payaient. J’en ai même connu qui, une fois sortis de cure, me racontaient en pleurant qu’ils n’arriveraient jamais à tenir, qu’ils avaient pensé à leur dose tout le temps…et moi, tu sais ce que je faisais ? Je réapprovisionnais leur stock, sans pitié… Et les mecs encore une fois payaient. Tu t’en rends compte ? Penses-tu que je ne méritais que sept ans d’enfermement? Je te le dis, mon frère, Dieu qui est là haut, il est miséricordieux. Dieu est miséricordieux !

L’homme a mis sa tête dans ses mains et est resté longtemps silencieux. Puis il a repris :

– Je m’étais déjà fait prendre deux fois par les flics. Je n’en ressortais qu’avec des avertissements. Je me disais à chaque fois, c’est bon : j’arrête, c’est la dernière fois! Mais après, j’y allais toujours…peut-être que si ma mère avait été là, j’aurais arrêté mes conneries, mais elle m’a abandonnée trop tôt, maman. Elle est partie, j’étais très jeune. Trop jeune ! Je n’ai presque plus le souvenir de son physique. Juste son regard… C’est lui qui m’a aidé à tenir en prison. Et tu vas rigoler, mais c’est lui qui m’a aidé à ne jamais goûter à cette merde qu’est la coke. Juste son regard !

– Vous ne la goûtiez pas, mais vous la vendiez quand même…

– Je n’ai aucune excuse ; aucune ! Mais si je t’explique ma vie, la comprendrais-tu ? « Illégal » c’est un mot qu’on entend beaucoup en prison. Et moi, chaque fois que je l’entendais, ça me rappelait ce ressenti avec lequel j’ai grandi toute mon enfance. Je me suis toujours senti « illégal», illégitime si tu veux ! C’était clair pour moi : j’avais fait quelque chose de mal pour que ma mère me soit enlevée si tôt. J’avais du être puni lorsque je voyais les parents de mes copains les accompagner à l’école et que moi, je venais et rentrais tout seul. La cousine de ma mère faisait les ménages jour et nuit. Tu vois ton pote pleurer parce qu’il ramène une mauvaise note et parce qu’il va se faire gronder. Toi, tu t’en fous royalement. Qui te demandera des comptes dans une maison où tout le monde est en mode survie ? Je ne me souviens pas de ma mère. je sais juste qu’elle est morte très tôt. Je devais avoir six ans. Comme je te le disais, j’ai uniquement son regard sur son lit d’hôpital. Il ne me quittera jamais. « Sois quelqu’un de bien ! » m’avait chuchoté maman. Et puis c’est sa cousine qui vivait ici qui m’a recueilli, qui m’a élevé. Ou plutôt qui ne m’a pas élevé. C’est bientôt ton arrêt ?

Le wagon venait de s’arrêter. J’ai regardé la jolie plaque bleue qui était accrochée sur le mur dehors. Nous étions à Saint Germain des Près. Je le lui ai dit. Il a simplement souri. Et moi je l’ai invité à continuer :

– Vous me parliez de cette tante qui ne vous …qui vous a élevé ?

– Oui, lorsque j’ai commencé à dealer, je ramenais ainsi ma contribution à la maison. C’était comme mes notes. Qui s’occupait de là ou l’argent provenait ? J’ai eu sept ans pour comprendre que ne plus avoir de mère, c’est un vide que tu ne combleras jamais, que la rue, c’est le précipice, mais que la prison, oui mon frère, la prison… c’est l’enfer, c’est la mort! Il a fallu la taule pour que je sache que ce n’était pas une question d’être légale ou pas légale. Que mon passé, je n’y pouvais rien. Que même en étant magicien, je ne pourrais pas le changer. Que si ma mère n’était plus là, c’est parce que le bon Dieu en avait décidé ainsi. Mais qu’il avait aussi souhaité me garder en vie. Oui, j’étais en vie… en plus, je sais qu’elle est avec moi et qu’elle m’encourage à me tenir debout. Que de là où elle est, elle a surement dû être peinée de voir ce que je devenais.

Quel regard ! Un regard emprunt de souffrance, mais d’espoir. J’étais ému. J’ai repensé à mes parents que j’avais la bénédiction d’avoir à mes côtés, même si maintenant, nous n’habitions plus dans le même pays. J’avais vécu une enfance heureuse, avec des parents soucieux et aimants, mais qui réprimandaient si mes frères et moi, nous nous écartions du droit chemin. Quelle était cette vie ? Pourquoi ne la commencions-nous pas tous sur la même ligne de départ ? l’homme en face de moi a interrompu le cours de mes pensées :

– Si tu savais mon frère, ce que je ressens là au milieu de tous ces visages abattus, lorsque je te parle, dans ce métro qui pue la pisse ; si tu savais…si tu savais ce que je ressens alors que je n’ai plus les mains liées…

– Quoi donc ?

– Le goût de la liberté !

L’homme pleurait maintenant. Il laissait ses larmes couler silencieusement sans faire un effort pour me les cacher. Il a poursuivi :

– Mon frère, quel est le problème que tu ne peux pas résoudre lorsque tu es libre, lorsque tu as ta liberté de mouvement ? Qu’y a-t-il de pire que de ne pouvoir sortir respirer l’air frais quand tu en ressens le besoin ? Est-ce ces problèmes passagers par lesquels tout le monde passe et qui forgent l’homme ? Mon frère, qu’y a-t-il de pire que de ne pouvoir observer le coucher du soleil ? Qu’y a-t-il de pire que de voir tes rêves enfermés au placard pendant sept ans et de penser qu’ils n’en sortiront peut-être jamais, brisés par la détention ? Qu’y a-t-il de grave mon frère, alors que ta liberté est le champ de tous tes possibles, de tous les espoirs ? Tu vois tous ces gens tristes là autour de nous, beaucoup se lèvent tous les jours avec comme seul objectif d’ériger les murs de leur propre prison. Tout seul. Ils se chaussent eux-mêmes leurs menottes et jettent les clés. Tout seul ! Sois libre, mon frère. Libre d’espérer et de tout faire pour que demain soit mieux qu’aujourd’hui. Libre d’agir dans ce but ! Personne ne doit t’enlever cela.

Les yeux de l’homme me transperçaient l’âme. Je n’ai prononcé qu’un seul mot :

– Merci !

Nous étions à Châtelet. J’arrivais bientôt aux halles  où je devais retrouver le RER D en direction de la banlieue. Je me suis senti gêné lorsque j’ai pris le billet de 50 euros qui se trouvait dans ma poche. Comment pouvais-je le donner à cet homme qui manifestement en avait besoin, sans l’embarrasser ? Au moment de m’en aller, je lui tendrai la main et j’en profiterai pour lui glisser le billet… Je m’en voulais également de ma réaction lorsqu’il m’avait annoncé qu’il sortait de prison. J’avais été suspicieux. Qui étais-je pour le juger ? Aurai-je moi survécu si j’avais eu le même parcours de vie que lui ?

Aux halles, je me suis levé pour sortir.

Je me suis tourné vers l’homme et lui ai tendu la main :

– Je dois m’en aller! Vous, vous descendrez à Marcadet. Bon courage, Monsieur et à la prochaine!

Il a saisi ma main et a aussitôt ouvert la sienne. Le billet de 50 euros s’y trouvait. Il m’a regardé en souriant :

– As-tu des enfants ?

– Oui, deux petites filles.

– Alors cet argent est à elles.

– Mais vous, comment allez-vous faire, allez-vous vous en sortir ?

– Je n’en doute pas mon frère, je n’aurai jamais de troisième chance ! Que Dieu te bénisse !

L’homme a glissé rapidement le billet dans la poche de mon manteau, juste avant que je ne sorte en catastrophe du métro, qui avait sifflé la fermeture de ses portes.

4 réflexions sur “Le goût de la liberté (2/2)

  1. Te connaissant un peu, maintenant, je commence à réaliser que tu aimes bien faire pleurer les gens.
    A la lecture de tes textes, il y a immanquablement cette petite larmichette qui se promène et qui n’a qu’une envie…se libérer. C’est vrai que tu as un sacré talent !
    Et je crois qu’il est dans les premières étapes de sa libération…il va falloir faire des stocks de kleenex 😉 !!

    Aimé par 1 personne

    • Oh merci Haneek pour ton avis qui me touche beaucoup!Mais rien est calculé. Je pense que ce sont mes personnages qui sont des hypersensibles et moi, je retranscris fidèlement ce qu’ils me racontent. Je me laisse simplement guider.
      Tu sais… pourrais dire pareil de tes dessins qui suscitent en moi beaucoup d’émotions.

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