L’enfant unique

Une nouvelle que je viens de terminer. Je vous parle du petit Clément,  un enfant unique…et d’un autre.

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Maman,

Je t’ai vue par la fenêtre lorsque je suis entré dans le bus. Je n’ai pas pu apercevoir ton visage parce qu’il faisait déjà nuit ou parce qu’il était caché par l’épaule de papa.

Pleurais-tu, Maman ?

J’étais heureux quand tu m’as expliqué que j’allais apprendre à faire du ski. Mais quand tu as ajouté que ça sera sans vous et que j’irai pour la première fois en colo. Que tu m’y avais déjà inscrit et que tu en avais reçu confirmation, j’ai commencé à douter.

 Et pourtant, nous en avions déjà discuté, maman. J’avais dit oui, comme ça, juste pour te faire plaisir ; mais une fois dans ce car – je peux te le dire aujourd’hui – j’ai  voulu redescendre, poser moi aussi ma tête sur l’épaule rassurante de papa, vous serrer dans mes bras, lui et toi, et rentrer avec vous à la maison, dans mon cocon.

Mais vaillamment, j’ai monté les quelques marches, je me suis assis à la première place vide devant moi, à côté d’un garçon qui devait avoir mon âge. Je ne suis resté assis que quelques secondes seulement, car j’ai dû laisser le siège à une petite fille, à la demande d’une animatrice : c’était la petite sœur du garçon. Je  suis donc allé m’installer à côté d’une fenêtre, sur un siège unique heureusement inoccupé. Et de là, j’ai pu t’observer à loisir, toi et papa, jusqu’à ce que le chauffeur démarre ; jusqu’à ce que le bus se mette à rouler. Jusqu’à ce que vous ne deveniez plus qu’un petit point presque plus visible, et que je me sente totalement perdu sans vous.

J’ai préféré dormir pendant tout le voyage. J’étais trop fatigué, de toute façon. Trop d’émotion.

Nous avons roulé toute la nuit. J’ai été réveillé par la voix d’une dame, la même qui m’avait déplacé comme un meuble encombrant auparavant. Elle nous présentait le chalet qui allait nous accueillir pour une semaine. Il était là, majestueux, semblant être posé sur un énorme tapis blanc.

Il était magnifique, Maman. La neige donne un si bel éclat à la nature. On aurait dit  le jour, qu’elle a porté son plus beau manteau blanc et la nuit…

 Il faudrait que tu assistes au spectacle des étoiles la nuit ; le ciel porte son plus beau bleu et tu as l’impression que quelqu’un appuie sur un interrupteur, sans s’arrêter. Et toi, tu vois des petites lumières qui s’allument les unes après les autres, comme ça. Tu as juste envie de prendre le relai, d’appuyer à ton tour, parce que tu as peur que ça s’arrête.  Mais tu ne fais rien, parce que tu es hypnotisé par ces jolis points lumineux. Un soir, de la fenêtre de ma chambre, J’étais si fasciné que Clément m’a rejoint. En fait, Clément est un garçon  bien sympa avec qui nous partageons la même chambre. Les étoiles sont devenues notre petit rituel. Nous nous installons là, tous les soirs quand tout le monde est endormi et nous les observons. Et nous discutons. Et il me parle de ses parents et moi de vous;

 Il a deux ans de moins que moi, il m’a dit. C’est sa sixième colo. Il y va tous les ans. il adore ca. Au fil du temps, il rencontre un peu les mêmes  personnes. Ce qui lui donnent l’impression d’appartenir à une grande famille. Avec plein de sœurs et plein de frères. Parce que dans la vraie vie, il n’en a pas.

Il est unique.

Je lui ai demandais si la sienne n’était pas grande aussi avec ses cousins et cousines. Il ne m’a pas répondu, maman. Il a simplement regardé les étoiles.

Je suis dans une chambre de quatre avec deux lits en étages. Il y a Clément donc, puis Tom et Paul, deux frères jumeaux que je distingue par l’un qui dit tout le temps des gros mots et l’autre plutôt timide, à moins que ces deux-là ne nous tournent en bourrique. Quoique je ne le pense pas, parce qu’ils n’ont pas la même expression de visage, ils ne vivent pas les mêmes sentiments. Mais ils sont soudés ces deux-là. Ils forment un monde à eux seuls, et ils nous y ont bien accueillis ; plutôt Clément qui s’est fait très vite accepter; il en a l’art de toute façon.

Moi, ils respectent mes silences. Je pense qu’ils ont compris que c’était ma première colo. Et que j’avais besoin d’être un peu seul. Ou que j’aimais être seul. Et que je n’avais rien contre eux, mais que j’avais du mal à m’adapter. Je n’en avais même pas envie.

D’ailleurs avec Clément, les étoiles sont venues après. La vie en groupe est venue après ; mes sourires aussi.

Ça a été trop dur au début, maman. Les premiers jours m’ont semblé interminables. Je ne prenais goût à rien. J’avais l’impression que ce monde-là devant moi allait m’engloutir, tous ces gens que je ne connaissais pas et qui envahissaient mon espace. Sacrée colo ! J’essayais quand même de me fondre dans la masse, de…comment tu dis, maman ? De prendre sur moi et de ne rien laisser paraitre ; Tout ce monde-là… c’était trop différent de ma vie à la maison. Ces soirées en commun, ces jeux en commun, ces chambres en commun, ces partages… jamais rien tout seul.

Même le premier cours de ski s’est passé par groupe de deux. Mon binôme était Clément. Oui, le Clément des étoiles. Il m’a mis tout de suite à l’aise avec son air comique. On devait glisser en essayant de garder l’équilibre et en se rattrapant l’un l’autre en cas de chute ; je n’étais pas parti pour rigoler, mais là, c’était plus fort que moi. Les mimiques de Clément ont vaincu ma tristesse. A un moment, j’ai même pensé qu’il faisait exprès de tomber. Au début surement, mais après, le Clément était sérieux.  En fin de compte, on ne sait pas comment il s’y est pris, mais il s’est retrouvé bloqué entre deux arbres et tout le groupe s’est uni pour l’en déloger. Certains le rassuraient, d’autres émettaient des stratégies pour le sortir de là et d’autres les exécutaient tant bien que mal.

On a pu libérer Clément qui était gelé… comme un peu tout le monde d’ailleurs ; mais nous étions si heureux qu’il aille bien. C’est ce soir-là que Clément et moi, nous avons commencé à observer les étoiles. Qu’il m’a raconté qu’il était enfant unique, qu’il avait toujours détesté le ski, mais qu’il venait quand même parce qu’il avait besoin de monde autour de lui. C’est ce soir-là qu’il a observé les étoiles lorsque je lui ai demandé s’il ne voyait pas en ses cousins et cousines, les frères et sœurs qu’il n’avait pas. Un autre jour il me dira qu’il n’a qu’un seul cousin qui habite très très loin de lui. Et je lui demanderai si sa maman est au courant de sa…de sa solitude. Il me répondra que la vie d’adulte semble si compliquée qu’il y a des questions qu’il est préférable de ne pas poser, des sujets dont il ne faut pas parler ; D’ailleurs sa mère ne se pose pas de question, elle travaille beaucoup. C’est lui qui demande à venir ici. Et comme il est toujours heureux de partir, sa mère se dit qu’il adore skier. Et c’est peut-être mieux ainsi…

Maman, je me rends compte qu’il est important de rencontrer du monde, sortir de sa coquille, écouter les autres pour être conscient de la vie et de ses paradoxes. Ce garçon malheureux d’être unique, et cet autre heureux de l’être et d’obtenir toute l’attention qu’il désire…

Les jours ont passé, Maman. Pendant les cours de ski, les animateurs m’ont attribué d’autres binômes, et petit à petit, je me suis fait des amis. Clément lui, n’était jamais loin ; il venait souvent me demander si ça allait. Ça allait très bien. Les soirs, je participais à toutes les activités qui nous étaient proposés. Je faisais du théâtre, du karaoké même si tu connais mes performances vocales, je participais à des compétitions de jeux de société. Et j’ai adoré la vie au chalet au point de vouloir retenter l’expérience l’année prochaine.

Puis le temps qui m’avait paru long au début de mon séjour a filé à une vitesse folle. Et là, je me retrouve dans ce même car, pendant le trajet retour. Nous avons quitté le chalet très tôt ce matin. Le car est bruyant car nous nous connaissons tous maintenant. Clément est à coté de moi et il est triste, tout autant que moi. Jamais je n’aurais pensé me sentir nostalgique après ce séjour.

Mais laisse moi te raconter cette dernière soirée avec mon ami Clément:  hier soir, il est venu s’asseoir à coté de moi ; il m’a dit que nous allions tous lui manquer ; j’ai répliqué qu’il reverra ses parents le lendemain, même si j’étais triste moi aussi. Lui, Il a souri,… Il m’a répondu que ses parents lui enverront sans doute un chauffeur. Puis, il a ajouté qu’il n’avait pas osé me le demander avant, mais qu’il s’était bien aperçu que contrairement à lui, j’aimais être seul, peut-être un peu moins maintenant, a-t-il nuancé. Puis, il a voulu savoir si j’avais un frère qui m’attendait à la maison… J’ai simplement répondu bientôt. Sur son air interrogatif, je lui ai expliqué que j’allais  avoir bientôt un petit frère. Que J’ai eu du mal à accepter sa venue parce que ça fait onze ans que je suis enfant unique, moi aussi. Unique dans les yeux de mes parents. Unique dans mes jeux, unique dans ma chambre,  et que je m’étais toujours senti en sécurité comme ça. Ça me rassurait d’être seul, au calme et aimé, sans avoir à partager cette amour avec quelqu’un ; mais que cette colo m’avait fait complètement changer d’avis. Oui, maintenant je l’attendais impatiemment ce petit frère… Je suis heureux pour toi, m’a répondu Clément en souriant. Je l’ai remercié.

Nous sommes restés là en silence, avec nos étoiles. J’ai pensé à la nouvelle chambre de mon frère en me disant qu’à mon retour je trouverai surement d’autres aménagements, peut-être que papa aura fait la peinture des murs, ou que les meubles seront déjà livrés.  J’ai pensé à ma nouvelle vie avec lui. J’ai imaginé sa petite main dans la mienne…Clément a interrompu le cours de mes pensées par des questions qu’il me posait de manière saccadée. Il m’a demandé si je serai toujours là pour le défendre, ce petit frère  ; si je jouerai au foot avec lui ; si je le rassurerai lorsqu’il aura peur le soir ; si je l’accompagnerai à sa première rentrée ; si je  l’encouragerai lors de ses premiers pas ;  si je  jouerai à la toupie avec lui ; si j’irai skier avec lui ; si je lui apprendrai à faire ses lacets ; si  je lui apprendrai le poirier, si je serai son confident ; si je serai patient s’il fait pipi dans mon lit ; si je l’aiderai à faire ses devoirs ; si je lui apprendrai à rouler à bicyclette ; à faire des rollers ; si je l’aiderai  à ne pas se sentir seul ; Et puis, même si je suis fatigué, est-ce que je lui lirai une histoire quand même, les soirs ? Est-ce qu’il pourra toujours compter sur moi ? Est-ce que sa main sera toujours dans la mienne ? Est-ce que j’étais conscient du fait que moi, je pourrai compter sur quelqu’un?

Il me posait toutes ces questions, Maman et il pleurait. Les larmes coulaient tristement sur ses joues et il ne faisait rien pour me les cacher. Tout en les essuyant de mes mains, j’ai voulu savoir pourquoi il se mettait dans cet état.

Parce que j’en rêve, m’a-t-il avoué dans un sanglot.

Que rajouter d’autre, Maman ?

Te dire peut-être que j’ai honte. Honte de mon égoïsme.

Maman chérie, Je terminerai finalement cette lettre dans ce car, sur ce trajet de retour ; Je pense que je la mettrai finalement sous ton oreiller ; je suis sûr que quand tu la liras, tu me demanderas si j’ai noté l’adresse de Clément. Oui, il m’a offert un carnet comme souvenir et moi un stylo et il y a écrit ses coordonnées.

Je sais que rien n’est facile pour toi en ce moment, mais le but de ma petite lettre, c’est surtout de te rassurer ; Même si la nouvelle m’a peiné, bousculant mes petites habitudes, même si je me suis renfermé lorsque tu m’as annoncé que j’aurai bientôt un petit frère , sache que maintenant, je l’attends tout autant que toi. C’est vrai maman que j’ai adoré être seul, mais à présent, je suis heureux parce que bientôt nous serons deux.  Deux uniques dans ton cœur.

 Et plus que tout autre chose, j’ai appris lors de cette colo qu’il ne fallait pas avoir le même sang pour être frères. Et, ça je l’ai dit à Clément.

Je t’aime, Maman !

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