Petit Chris

Une petite nouvelle à deux voix: je vous parle d’un certain Petit Chris.

 

 

Je me réveille ce matin avec un sentiment particulier. Nous sommes vendredi et c’est aujourd’hui, c’est ce soir, c’est dans quelques heures que je vais revoir Petit Chris. Je me lève de mon lit, fébrile. Il faut dire que je n’ai presque pas dormi. Je me dirige vers la chambre de mes deux ados, Fatou et Christian encore couchés, qui préférent  sans doute ma voix à celle stridente de leur réveil. Les enfants se lèvent en grimaçant mais filent dans la salle de bain. Moi, dans la mienne. Je m’habille et avec les enfants, nous descendons à la cuisine. Mon mari est déjà parti au travail et comme toujours, il a préparé le petit-déjeuner. Je prends rapidement ma boisson chaude et mon pain grillé. Puis, je range tout à sa place, sinon je ne m’y retrouverai pas le lendemain. Il suffit qu’un objet soit déplacé pour que je me perde. Je donne mes dernières recommandations aux enfants qui vont au Lycée à pied et cours attendre la voiture qui m’emmènera au bureau.

Il est 7h20.

Au travail, le temps passe vite. J’ai une tonne de dossiers à consulter, des mails à répondre, des demandes qui arrivent également par téléphone. Alors, je fais toujours pareil, je chausse mon casque, je vais d’une application à une autre, je consulte, je renseigne. Heureusement, je bénéficie d’un bureau spécialement adapté à ma méthode de travail. Mon ordinateur est équipé d’un logiciel spécial qui me permet de ne pas être dépaysée. Et puis, mes doigts maitrisent le clavier avec brio. Mon patron est d’ailleurs toujours surpris quand il me voit écrire des courriers à une vitesse folle.

À la méthode aveugle.

À 12h00, c’est la pause-déjeuner avec les collègues. On discute un peu. On parle du dernier livre qu’on a lu, du temps, de tout et de rien. Une collègue me demande comme ça, ce que j’ai prévu pour ce soir. Je lui réponds simplement revoir Petit Chris. Revoir ? Elle me demande, curieuse et surprise. Oui, revoir, je lui réponds. Je n’en dis pas plus, mais je ressens bien qu’elle souhaiterait en savoir davantage.

À 17h20, j’éteins mon ordinateur. Je suis bien contente d’avoir traité tous mes dossiers. Lundi, j’aurai du travail neuf. Je dépose mon casque et je cours attendre la voiture qui me ramènera à la maison.

Plus que deux heures et je le reverrai…

xxxxx

 

Plus que deux heures et je la reverrai… Maman m’a si bien parlé d’elle que j’ai l’impression de profondément la connaitre. Et pourtant, je n’ai aucun souvenir de son visage, de sa voix, de sa peau. Mais je la reconnaitrais, j’en suis sûr. Maman m’a simplement dit qu’elle a été avec moi pendant mes trois premières années de vie et qu’elle l’a beaucoup aidée à s’occuper de moi,  comme si j’étais son propre fils. Qu’elle m’a aimé, bercé, nourri, lavé, câliné, soigné et réconforté.

Ces trois années m’ont amplement suffi pour que sa présence m’accompagne dans toutes les étapes de ma vie; pour que je me la représente me donnant des conseils bienveillants lors de mes choix difficiles ou m’encourageant pendant mes périodes de doutes. Même si nous ne nous sommes plus jamais revus depuis toutes ces années. Je ne pourrai jamais expliquer ce lien étrangement étroit qui me lie à elle. On dit souvent qu’on n’a qu’une seule mère. Moi, j’en ai deux…

Il ne m’en reste qu’une. La première étant morte d’une maladie incurable.

Maman avait fait le choix alors que je n’avais que trois ans et qu’elle habitait chez sa tante et ses filles- dont celle que je considère comme ma deuxième maman- de retourner avec moi vivre auprès de sa mère, ma grand-mère, à 8000km.

Pour moi, ça a été la plus grande déchirure de ma vie. Maman me raconte que je l’ai très mal vécue, refusant de m’alimenter et pleurant sans arrêt pendant plusieurs mois. Puis, petit à petit, je m’y suis fait, mais j’ai ressenti sa présence constante auprès de moi tout le long de ma vie et encore plus  aujourd’hui.

Je n’ai plus jamais quitté le pays. Sauf là…J’ai  pris l’avion parce que j’avais simplement besoin de revoir cette tante qui m’avait tant aimée et que j’avais toujours considérée comme ma deuxième maman.

 

                    xxxxx

 

Mon mari, les enfants et moi entrons dans une grande salle qui me semble bien calme. J’ai le cœur qui bat. Mon mari me dit que c’est sûrement Christian en costume assis devant nous. Je m’avance seule et je ressens sa présence juste là devant moi :

­     – Petit Chris! Je l’appelle dans un souffle.

               xxx

 

Je me retourne brusquement et j’ai un flash.

Cette voix…

Je me revois bébé et je la réentends me chantant une berceuse. Elle m’avait toujours appelé ainsi. Petit Chris ! Je me demande comment elle a pu me reconnaître; moi, je sais tout de suite que c’est elle. L’odeur de mon enfance refait surface et me renvoie trente années en arrière. Je la serre très fort dans mes bras. Je laisse échapper un  « Maman », puis je m’en excuse:

­   -Je ne pourrais pas vous appeler autrement, pour moi, vous êtes…tu es ma… ­ 

  – Et pour moi, tu es mon premier fils, Petit Chris, m’interrompt-elle.

­Elle me touche le visage à tâtons, ses doigts s’arrêtent sur ma barbe naissante.

­  – Tu as bien grandi ! J’avais seize ans quand tu es parti…  

– Maman, je lui réponds hésitant, je …je voulais te remercier. Parce que… parce que ces trois années d’amour et de chaleur maternelle m’ont porté et me portent toujours. ­ 

– Non, me répond-elle. C’est toi qui m’as portée, Petit Chris, tout petit que tu étais .Tu as été ce bébé qui a réveillé une fibre maternelle que je pensais inexistante, tu m’as fait entrevoir cette possibilité d’être un jour maman à mon tour et surtout d’avoir pleinement conscience que malgré tout, malgré ma cécité, j’en avais le droit.

Sa main va, hésitante à la rencontre de la mienne. Elle poursuit:   ­ 

– Tu étais ma petite lumière, petit Chris… quand ta maman et toi êtes retournés au Pays, mes yeux se sont complètement éteints, comme ça du jour au lendemain…je te perdais et je perdais la vue… c’est grâce à ton souvenir que j’ai réussi à tenir, que je n’ai pas eu peur de l’avenir. C’est toi qui m’as appris à aimer,Petit Chris.  À me dire très fort que je n’avais pas besoin de mes yeux pour cela… ­  Je suis si heureuse de te rencontrer de nouveau…

 

xxxxx

 

Petit Chris m’observe et je revois son visage lorsqu’il était bébé, ses yeux doux et rieurs , sa peau satinée mais chaude lorsqu’il était malade, un peu comme celle que je touche maintenant. Et puis son dernier regard lorsqu’il nous a quittés. Le même qu’il pose sur moi à l’instant ; je le ressens.

– Tout va bien , Petit Chris ?

xxxxx

Elle me touche la joue d’une main tremblante, le bras de l’autre. Je n’ai pas de mot. L’émotion me submerge  lorsque je vois des larmes qui coulent de ses yeux sans vie. On aurait dit qu’elle sait…

Que je vis mes derniers instants.

Que je souffre de la même maladie que Maman.

Et que j’avais juste besoin de son adieu.

Pour boucler la boucle.

 

 

 

6 réflexions sur “Petit Chris

  1. Très joli texte sur Petit Chris. Et c’est si triste à la fin… si émouvant… ça nous emporte, transporte…
    Tu sais nous émouvoir… Tu as tant d’humanité en toi…
    J’adore te lire… toujours. Merci pour tous ces partages enrichissants !!! Gros gros bisous ma chère Venessa 😙

    Aimé par 1 personne

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